Santé mentale, quelles solutions ?

Publié le 24/03/2025
Mise à jour le 03/04/2025

Le mercredi 27 novembre 2024, le Conseil de Développement Durable organisait à la Rock School Barbey de Bordeaux un premier rendez-vous sur le thème de la santé mentale. 

Ce débat-spectacle constituait une belle occasion de mettre en lumière des initiatives innovantes sur le territoire. 

Un groupe sur une scène qui débat sur la santé mentale

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© C2D

Santé mentale, quelles solutions ?

La santé mentale est au cœur d’enjeux de société amplifiés depuis la crise sanitaire. Elle n’en demeure pas moins peu abordée, comme l’a souligné Brigitte Tandonnet, présidente du C2D. « La santé mentale reste un sujet tabou, stigmatisant, discriminant », saluant la volonté de la présidente de Bordeaux Métropole, Christine Bost, d’avoir fait de ce dossier une priorité. La santé mentale est devenue une préoccupation dont se sont emparées plusieurs agglomérations en France. Sur le territoire métropolitain, le C2D et ses partenaires veulent aborder ces questions sous diverses formes, ateliers, conférences, spectacle vivant, pour toucher un public varié. « Faisons en sorte que la ville ne soit plus une source de stress et d’isolement », a interpellé Brigitte Tandonnet. Premier rendez-vous d’une série de plusieurs, ce débat-spectacle a donné la parole à des spécialistes et des non-spécialistes, permettant ainsi de créer des passerelles entre des points de vue différents pour apporter collectivement des solutions. « Depuis 2020, Bordeaux Métropole a mis en place une stratégie globale de dialogue citoyen, dont l’objectif est de donner davantage d’espaces d'échanges entre l'assemblée métropolitaine et les citoyens », a rappelé Céline Papin, vice-présidente de Bordeaux Métropole en charge notamment du dialogue citoyen (et adjointe au maire de Bordeaux). 

La santé mentale nous concerne tous.

Josiane Zambon, conseillère métropolitaine déléguée à la santé (et maire de Saint-Louis de Montferrand) a évoqué l’engagement de Bordeaux Métropole à travers le Contrat local de santé. Celui-ci est en cours de refonte et comprend un axe sur la santé mentale. « Tous les partenaires avec lesquels nous travaillons sont unanimes : la santé mentale est un enjeu plus que jamais prioritaire et nous devons réussir à mettre en commun nos forces et nos compétences. » 
Cette première rencontre sur la santé mentale a permis également de présenter un spectacle sur le thème de la dépression : Nos parts d’ombre, écrit et mis en scène par la compagnie Les Petits Maux en Bulles. La troupe réunit des comédiens qui sont aussi des étudiants en psychologie. Leur création est née de leur constat que les pathologies de santé mentale sont abordées de manière très théorique et désincarnée, du moins jusqu’en 3e année. Leur spectacle, conçu à partir de témoignages qu’ils ont recueillis, souhaite ainsi privilégier une approche plus humaine. « La santé mentale concerne presque une personne sur deux au cours de sa vie », rappelle Emma Demau, étudiante en psychologie et comédienne de la compagnie. 
Depuis la crise sanitaire, on en est en droit de s’interroger : le contexte ambiant n’est-il pas de plus en plus anxiogène ? De la crise climatique aux conflits géopolitiques, l’état du monde a de toute évidence un impact sur nos psychismes, et notamment sur les populations plus fragiles.

Comment accompagner les étudiants ?

Certains établissements d’enseignement supérieur comme Sciences Po Bordeaux ont mis en place des initiatives, ainsi que le rappelle Laetitia Hippeau, psychologue de l’institut d’études politiques. Elle-même a constaté une augmentation des symptômes suicidaires dans la population étudiante, et ce avant même la crise sanitaire. « Sciences Po Bordeaux a mis en place environ 700 consultations psychologiques à l’année, ce qui représente en moyenne 8 séances par an et par étudiant », explique la praticienne, entourée de trois autres psychologues externes pour mener cette action. Laetitia Hippeau assure également une veille au quotidien, pour pallier les urgences et faire en sorte que les étudiants aient un interlocuteur de confiance : « Si un étudiant n’arrive à rentrer dans le soin, par peur, nous pouvons construire ensemble une alliance thérapeutique afin de l'orienter ensuite vers les psychologues avec lesquels nous travaillons. » Les séances peuvent aussi s’adresser aux personnels de Sciences Po et certains étudiants jouent le rôle de relais auprès de leurs camarades. L’institut d’études politiques a également créé des partenariats avec l’Espace Santé Étudiant ou le Centre hospitalier Charles-Perrens, pour aborder des sujets comme l’anxiété, l’affirmation de soi, le sommeil… La compagnie Les Petits Maux en Bulles est venue présenter son travail qui a parfois permis de déclencher des prises de parole. Autre initiative, une préparatrice sportive accompagne les étudiants à gérer leur stress ou leur motivation, à s'organiser aussi, notamment lors de la préparation des examens. Reste à mobiliser davantage ce public, à la fois réticent au soin et en même temps très exposé à la souffrance mentale. Une des pistes à retenir est la formation Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM) qui ne se limite pas au milieu universitaire et permet d’aborder ce sujet complexe en petits groupes et avec une approche différente. 

Le rugby, un levier pour la santé mentale.

Les publics concernés par les questions de santé mentale sont multiples : étudiants, actifs, retraités, même les sportifs de haut niveau y sont confrontés… On l'oublie car la performance laisse peu de place à l’expression de la souffrance ! C’est d’ailleurs un club de rugby emblématique de notre territoire, l’Union Bordeaux-Bègles, qui est à l'initiative de Cœur de Rugby, un fonds de dotation pour mener des initiatives sociales et solidaires. La santé mentale est venue un peu par hasard, comme le raconte Jean-Pierre Hamelin, chargé de projet de Cœur de Rugby. Là encore, à la suite de la crise sanitaire, l’UBB est sollicité par le centre hospitalier Charles-Perrens pour créer des partenariats, le rugby étant un sport collectif porteur de valeurs, avec un fort potentiel de diffusion par sa popularité. « En même temps, ce thème de la santé mentale n’est pas dans l’ADN du rugby », poursuit Jean-Pierre Hamelin, un sport dans lequel « les faiblesses sont souvent cachées, sur le terrain comme en dehors ». L’UBB fait figure de pionnier puisqu’il est le premier club du Top 14 [championnat de France de rugby] à se lancer sur le sujet, ayant signé en 2022 une convention de partenariat avec Charles-Perrens. Plusieurs communications autour de la santé mentale ont pu être déployées sur les panneaux d'affichage durant les matchs ou sur les réseaux sociaux de l’UBB qui cumulent près d’un million de personnes ! Il s’agissait notamment de faire connaître le numéro 31-14 lancé par Charles-Perrens pour la prévention de la dépression et du suicide, de façon à parler de ce sujet tabou dans une autre atmosphère. Cette sensibilisation a été l’occasion aussi d’évoquer la santé mentale auprès des espoirs de l’UBB car le rugby de haut niveau n’échappe pas à la pression des sports de compétition, avec « beaucoup d’appelés et peu d’élus », souligne Jean-Pierre Hamelin. En outre, le rugby a cette image de « durs » et la pédagogie du médecin a été décisive dans la confiance à instaurer pour transmettre les bons messages. Les joueurs sont exposés à des situations qui les fragilisent, que ce soit pendant les compétitions ou lors des périodes de blessures qui les retirent du terrain et de leur l’équipe, parfois pendant plusieurs mois. Il est avéré qu’une pression sélective s’exerce sur les joueurs, qu’elle vienne des coachs ou des joueurs eux-mêmes, et cela n’est pas propre au rugby. Des évolutions ont toutefois été constatées car il est de plus en plus admis aujourd'hui qu'une bonne santé morale, un bon mental, seront bien plus propices à la réalisation d’exploits sportifs !

L’entraide pour sortir de son mal-être.

Des solutions voient le jour et cela se traduit à travers d’autres initiatives locales. Clin d’œil aux club-houses sportifs, le réseau Clubhouse France réunit 11 implantations en France. Reconnues par l’État et les Agences Régionales de Santé, ces associations travaillent à l’insertion de personnes en souffrance psychique. Il s’agit de lieux d’entraide collective, ce que l'on appelle aujourd’hui la pair-aidance, un pont entre l’hospitalisation et le retour à la vie pleine, avec une approche à la fois collective et individualisée. Les personnes peuvent être recommandées par des psychiatres, des conseillers d'insertion ou contacter directement l’association, selon un principe d’auto-détermination. Le Projet Personnel de Rétablissement s’appuie ainsi sur des objectifs définis par la personne et qui peuvent être évolutifs. Directeur de Clubhouse Bordeaux, Philippe Idiartegaray rappelle que « la santé mentale engage aussi notre bonheur et notre épanouissement, c’est ce qui est visé au sein du réseau Clubhouse ». Bienveillance et esprit collaboratif sont les moteurs de ces structures. Le but est de rompre avec l’isolement, en participant à des activités de groupe, certaines organisées par les membres, d’entreprendre des démarches de retour vers l’emploi, etc. L’absence de jugement permet de progresser. « On apprend à humaniser son psychisme », résume Philippe Idiartegaray, précisant que le modèle collaboratif repose sur la prise d’autonomie. Clubhouse Bordeaux compte plus de 300 bénéficiaires et seulement 6 permanents !
Le témoignage de Guillaume, membre du Clubhouse Bordeaux depuis 2022, illustre un de ces parcours. Souffrant depuis longtemps de troubles anxieux, agoraphobes ou dépressifs, il compare le Clubhouse à une véritable « famille » : « Quand je suis arrivé, j’étais complètement désocialisé. J’ai trouvé un lieu où me remettre dans l’action, avec cette entraide qui est vraiment prégnante dans la santé mentale, surtout pour ceux qui souffrent. » Guillaume raconte ainsi qu’il ne travaillait plus depuis 12 ans et qu’il a retrouvé un emploi après quelques mois au Clubhouse. Il souhaiterait aujourd’hui faire bénéficier d’autres personnes de son expérience, autour de cette démarche de pair-aidance, peut-être en reprenant une formation universitaire. « La santé mentale fait partie d’un tout. Si on est en bonne santé physique, si on a du lien social, ça aide aussi à être mieux dans sa tête. Et plus on parlera des troubles psychiques sans préjugés, mieux ce sera. La santé mentale va être la grande cause nationale de 2025. »
 

Des modèles de société en question.

L’isolement et le repli sur soi sont donc des facteurs aggravants. Il semblerait également que l’on assiste à une augmentation des suicides en France, qui présente l’un des taux les plus élevés en Europe selon le Baromètre annuel de Santé publique France. Parmi les raisons décelées, l’augmentation des conflits familiaux ou personnels à l’issue du confinement sanitaire. Peut-être faut-il aussi considérer le poids des non-dits dans une société qui exprime difficilement ses fragilités ? Comme le note Philippe Idiartegaray, directeur de Clubhouse Bordeaux : « Il faut tout réussir, même son divorce et même sa mort ! La santé mentale doit être un enjeu de société, en famille, en entreprise, à la fac, pour apprendre à parler de notre anxiété comme on parlerait d’une entorse, parce que ça peut arriver à tout le monde. » 
Un autre aspect évoqué est la précarisation des populations. Cet appauvrissement généralisé qui empêche d’aller boire un verre ou de voir un spectacle conduit aussi à des formes d’isolement, comme le déplore une participante. Elle critique une société du paraître où les réseaux sociaux diffusent en permanence l’image d’une vie de rêve dont il faut se détacher. Autrement, comment ne pas ressentir un sentiment de malaise et d’exclusion vis-à-vis du monde actuel ? Le mal-être des soignants a aussi fait partie des réactions. Un rapport du Ministère de la Santé et de la Prévention de 2023 montre que plus de 50 % d’entre eux sont victimes de burn-out ou d’épuisement professionnel… et les psychologues ne sont pas épargnés. Jean-Pierre Hamelin, de Cœur de rugby, évoque un autre partenariat de l’UBB avec le CHU de Bordeaux, pour amener les joueurs discuter avec des patients, avec leurs familles et les soignants, pour les inviter à des matchs et qu’ils aient un sas de décompression dans un quotidien professionnel éprouvant.
La santé mentale questionne nos modèles de société. Ces troubles qui affectent aujourd’hui la population française viendraient-ils en partie d’une dissolution des liens familiaux ? Aurait-on perdu le sens de la cohésion, de l’entraide ? Ce sont les questions que pose une formatrice de SOS Amitiés Bordeaux, dont le témoignage confirme ce sentiment très fort d’isolement : « Nous répondons à 1500 appels par mois mais cela n’en représente que 20 % car nous ne sommes pas assez nombreux. Il y a un grand besoin d’écoute, d’une écoute bienveillante et sans jugement, y compris chez des personnes déjà suivies par des professionnels de santé. Il y a un énorme besoin d’être écouté en tant qu’être humain et de pouvoir dire son ressenti de façon très libre. On n’imagine pas la force d’une écoute, mais c’est déjà formidable ! » 
 

Conclusion

Cette première rencontre autour de la santé mentale a mis en lumière d’autres initiatives locales : Parmi les témoignages du public, La Porte Ouverte Bordeaux, lieu d’écoute anonyme et gratuit ; l’association Astrée qui lutte contre l’exclusion sociale ; les GEM ou Groupes d’Entraide Mutuelle [Mediagora, Grain de Café…] ; l’association Dansaidance, dont le but est d’établir des liens entre la danse et le soin, « la mise en corps des maux pouvant représenter une forme d’apaisement » ...  Autant d’espaces qui reçoivent des publics différents, en complément des consultations professionnelles, dont on sait que les temps d’attente sont devenus très longs… Tous ces témoignages enrichissent la compréhension d’un sujet complexe et encore tabou. Le C2D a programmé un nouveau rendez-vous orienté cette fois sur les aidants, avec la projection du film Les Intranquilles au cinéma La Lanterne de Bègles en février 2025. Ce long-métrage réalisé par Joachim Lafosse, et porté par les comédiens Leila Bekhti et Damien Bonnard, raconte le quotidien d’une famille dont le père souffre de trouble bipolaire.

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